31/08/2017

BILLIONS (saison 2) : le « bon », la brute et l’ambigu

BILLIONSSérie dramatique et judiciaire (USA - 2016) créée par Brian Koppelman, David Levien, Andrew Ross Sorkin. Toujours en cours de production. Deux saisons comprenant 24 épisodes à la date du 28/08/2017.

Avec Paul Giamatti (Chuck Rhoades), Damian Lewis (Bobby Axelrod), Maggie Siff (Wendy Rhoades), Malin Akerman (Lara Axelrod), David Costabile (Mike « Wags » Wagner), …

Saison 1 (12 épisodes) disponible en dvd et Blu-Ray. Diffusée sur SHOWTIME aux USA et sur BE TV (Belgique) et Canal + en France.

VOIR LA BANDE ANNONCE DE « BILLIONS »

« Billions » (Milliards) fait partie des nouvelles séries à suivre. Suite à la crise monétaire mondiale de 2008, l’affaire Madoff et autres scandales ; elle est bien dans l’air du temps. A l’heure où d’un simple coup de fil, un type peut faire basculer des milliers, voire des millions de vies, dans la précarité, elle a d’autant plus d’utilité. Rassurez-vous, pas de discours en bourse ou de chiffres abstraits incompréhensibles pour le commun des mortels. On peut parfaitement voir et comprendre « Billions » sans s’intéresser aux marchés ni à l’économie.

Plutôt que de perdre le spectateur dans une multitude de personnages (un écueil auquel n’a pas échappé « Lost » par exemple), les scénaristes ont décidé de se la jouer à l’ancienne, de montrer le visage d’une Amérique duale. Le bien contre le mal. Mais pas tant que ça à mieux y regarder. D’un côté, Chuck Rhoades, procureur de l’état de New York et fils à papa aux ambitions politiques. De l’autre, Bobby Axelrod, un milliardaire parti de rien et qui, d’acquisitions en fusions, ne sait plus que faire de son argent. Justice contre monde des affaires. Attention, mesdames et messieurs, le match des titans va commencer et ça va faire mal !

Soucieux d’aligner les procès retentissants et médiatisés, Rhoades soupçonne Axelrod de malversations en tous genres. Là où la série devient particulièrement intéressante réside dans son traitement du bien et du mal : l’ambiguïté y est constante. Alors, OK, le procédé ne date pas d’hier mais quand deux acteurs formidables s’y mettent, on a toutes les raisons de se réjouir. A travers son comportement et sa manière de « faire ce qui est juste », Rhoades dégage quelque chose de vraiment malsain. Certes, Rhoades a du pouvoir mais pas comme Axelrod. Dès lors, tous les coups tordus (ou presque) sont permis pour faire tomber Axelrod. Son obsession envers le milliardaire relève de la pathologie pure et simple. On a plutôt tendance à le rejeter qu’à le soutenir alors qu’il représente le « bon ».

Souvent frustré de ne pas voir la justice triompher, l’homme de loi recherche des sensations fortes, le grand frisson. Adepte de pratiques sado-maso, il entretient des relations difficiles avec sa femme Wendy (Maggie Siff de Sons of Anarchy) qui travaille comme psychologue… dans l’entreprise d’Axelrod ! Un chassé- croisé amoureux pimente la sauce puisqu’Axelrod tourne également autour. La suite, vous l’aurez compris, ne va faire qu’envenimer les choses. A ce niveau, la série manque de réalisme. Difficile, dans la vie de tous les jours, d’imaginer mari et femme dans une telle situation, sans qu’aucun conflit d’intérêt ne leur soit rappelé. Dans son incarnation de « Chuck » Rhoades, Paul Giamatti étonne, plutôt habitué aux rôles de loser ou de comique dépressif (l’excellent « Sideways » en 2004). Par moments, sa moue irritée et ses yeux qui roulent ont tendance à déforcer son jeu. Mais il maîtrise mieux son personnage dans cette deuxième fournée d’épisodes.

Du côté d’Axelrod, nous sommes étrangement surpris de le trouver sympathique malgré ses airs sournois. Damian Lewis a une tête qui inspire confiance, on se souvient du touchant capitaine de l’armée américaine dans la mini-série de guerre « Frères d’armes » ou du flic déjanté de « Life ». Mais pour le plus grand nombre, il reste associé à « Homeland », série inquiétante détricotant comment un militaire patriote sombre dans le terrorisme. Homme de famille très attaché à sa femme et ses deux fils, Axelrod semble pleinement équilibré. Big boss dans la vie, à la maison c’est plutôt lui le dominé avec Madame qui porte la culotte (Malin Akerman, horrible à souhait). Comme tout bon businessman qui se respecte, son plaisir réside avant tout dans le fait d’écraser ses ennemis par ses manigances. Alors quand il peut se « payer » Rhoades…

Mais sa personnalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Plutôt que de se pavaner dans des restos de luxe, il préfère aller manger une pizza dans un snack ordinaire tenu par un vieil italo-américain (au passage, on pense à Frank Underwood et son copain Freddie, roi des spare ribs dans « House of cards »). Ces éléments contribuent à flouter plus encore le visage du mal supposé. Un brave type, d’apparence ordinaire, qu’on pourrait croiser au détour d’une rue ou d’un café.  Acteur génial, Damian Lewis possède déjà un je ne sais quoi d’ambigu et joue tous ses rôles avec la faculté qu’a un caméléon de changer de couleur. On ne pense plus du tout à « Homeland » en le voyant, la preuve qu’il échappe à toute étiquette. Cela dit, il avait parfois la fâcheuse tendance à surjouer par des petits rictus et autres mimiques bizarres trop présentes dans la 1ère saison. Heureusement, elles font place à un jeu plus habité cette fois-ci.

De manipulations en trahisons, « Billions » nous apporte son lot de coups de théâtre. Mais en finesse. Pas de grands coups d’éclat. Le glissement vers l’inéluctable s’opère subtilement. A travers cette stratégie de qui aura la peau de l’autre le premier, l’analogie avec le jeu d’échecs paraît plus qu’évidente. De manière un peu lourde, un épisode nous montre le procureur en train de jouer aux échecs dans un parc de New York, avant de passer la main à un gamin annonçant un nouveau Bobby Fisher. Les scénaristes prennent un malin plaisir à jouer avec notre esprit de déduction et nous défient de prévoir la suite. A ce niveau, la série est assez réussie. Les créateurs et scénaristes Brian Koppelman et David Levien étaient aux commandes des films « Ocean’s Thirteen » (Clooney et sa bande) et surtout « Runaway Jury », avec Gene Hackman, excellent film critique sur la justice et sa soi-disant impartialité. Quant à Andrew Ross Sorkin, il s’était fait les dents sur une autre série (Too big to fail).

Comme l’a écrit un critique américain, « Billions » possède du style, une certaine classe et surtout quelque chose dans le ciboulot. Les créateurs et scénaristes nourrissent des personnages à la fois complexes et intéressants, à défaut d’être attachants. Cette « inhumanité » des personnages pourra en rebuter plus d’un. Mais ils parviennent à nous tenir en haleine durant 12 épisodes d’une heure. Si la 1ère saison avait les défauts d’une mise en place laborieuse et de se perdre parfois en bavardages longuets, la 2ème saison se renouvelle astucieusement et fait mieux que la première. Plutôt bienvenu en ce moment quand les deuxième saisons décevantes sont légion, on donne tout au début et puis patatras, c’est la dégringolade (Mr. Robot et bien d’autres). Bref, pas totalement réussi mais mérite tout de même un petit détour.

18:57 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/05/2017

SOUTHLAND : la dure réalité des rues de Los Angeles

SOUTHLANDSérie policière dramatique (USA, 2009 - 2013) créée par Ann Biderman.

5 saisons et 43 épisodes.

Diffusée sur NBC (saison 1) puis TNT. En Europe, diffusion de 2011 à 2014, sur Orange Cinéchoc et Série Club (France) et La Deux (Belgique). Intégrale disponible en dvd (zone 1 US) avec sous-titres français.

VOIR UNE BANDE-ANNONCE DE « SOUTHLAND » (saison 1)

SUJET : Le quotidien des patrouilleurs et d’enquêteurs de la police de Los Angeles dans les rues dangereuses du sud de « La Cité des Anges ».

AVIS : Le policier est une figure exploitée dès les origines de la télévision américaine, et même plus loin encore à la radio dès les années 30. Si les plus célèbres restent inconnus chez nous, Joe Friday (Dragnet, 1951 à 59, 276 épisodes de 30’) et Dan Mathews (Highway Patrol, 1955 à 1959, 156 épisodes de 30’) ; aux Etats-Unis, ils représentent une véritable institution, inscrits au patrimoine de l’histoire de la télévision américaine. Le passage de témoin s’observe même d’une série policière à l’autre quand l’officier « Ponch » de « Chips », dans un épisode de la 1ère saison, arrête un certain Broderick Crawford, le comédien de « Higway Patrol », rendant par là hommage à son illustre prédécesseur.

Chez nous, le duo de flics américain a commencé bien avant l’apparition de « Starsky & Hutch », c’était « Auto-Patrouille » (1968-75, 174 épisodes de 30’) dont le RTL des années 70, Télé Luxembourg, diffusa de nombreux épisodes durant la tranche horaire du midi. La série suivait les aventures de Pete Malloy et Jim Reed, deux patrouilleurs policiers dans les rues de Los Angeles. A nouveau, en écho au passé, la série a été co-créée par Jack Webb, le Joe Friday de « Dragnet ». Par la suite, on se souvient encore vaguement de l’éphémère « Chopper One » (1974, 13 épisodes de 30’) où deux flics patrouillaient en hélicoptère avec un tout jeune Dirk Benedict, bien avant « Galactica » et « Agence Tous Risques ». On retiendra encore l’excellente et méconnue « Police Story » (1973-79, 96 épisodes de 50’), une anthologie écrite par Joseph Wambaugh, ancien policier. Elle suivait parfois le quotidien de jeunes flics en formation, sur un ton résolument réaliste et dramatique.

Même si on remarque une minorité de flics en uniforme au profit de flics de terrain en civil, les années qui suivirent furent marquées par « Starsky & Hutch » et « Chips » ; les années 80 par « Rick Hunter, Inspecteur choc » et « Deux flics à Miami » ; les années 90 par « Les Dessous de Palm Beach », « New York Police Blues », « New York 911 » et bien d’autres encore jusqu’à 2009, date d’apparition de « Southland », créée par Ann Biderman, dame également à l’œuvre sur « Ray Donovan », série trash sur le dysfonctionnement familial. La production a été confiée à deux pros de la télé, John Wells et Christopher Chulack, déjà derrière « Urgences », un monument de la télévision, que vous aimiez ou pas les séries médicales.

Qu’est-ce que cette série apporte de neuf par rapport à ses ancêtres ? A première vue, pas grand-chose : à nouveau des flics stressés au cœur d’une mégalopole ultra-violente, des poursuites en voitures et pour démarrer l’histoire, une jeune recrue (Sherman) formée par un vétéran à qui on ne la fait pas (Cooper). Bref, du déjà vu, me direz-vous. Oui mais à la différence près que la série suit, non pas un, non pas deux couples de flics mais trois. Sherman et Cooper en patrouille et en parallèle, quatre inspecteurs de terrain en costume cravate : Adams et Clarke (une noire, un blanc) plus Bryant et Moretta (un blanc, un latino).

Au départ, la série suit le chemin de croix du jeune Ben Sherman, obligé de faire ses preuves dans un univers sans pitié. Mais lentement et de façon assez fine, la série bifurque vers les problèmes de dos de Cooper et ceux de Lydia Adams (épatante Regina King), tiraillée entre son désir de maternité sans père et le souci de bien faire son job, quels que soient les statuts sociaux des gens. A coups de remarques cyniques, la série nous fait bien comprendre que le maire de L.A. est plus prompt à envoyer une armada de flics dans un quartier chic que dans les bas-fonds et ghettos noirs de la ville. Issu d’une famille riche, Sherman fait régulièrement l’objet de railleries de la part de ses collègues.

Evidemment, comme c’est une série dominée par des hommes, l’accent est mis sur les poursuites en voitures, à pied (caméra à l’épaule, on a parfois la nausée tant ça tremble) et les bagarres. Mais derrière toute cette testostérone, la série a ce « plus » qui la démarque d’autres productions plus bancales. Essayer de sauver quelqu’un, ce n’est pas toujours possible ; tirer, cela a des conséquences ; mentir, cela a des conséquences encore plus graves. Cet aspect sombre est contrebalancé par une tonalité plus légère, souvent drôle en soulignant aussi le côté futile de nombreuses interventions (conflits de voisinage, gamin désobéissant à sa mère, …).

Plus intéressant encore : l’évolution des personnages, notamment Sherman qui, de bleusaille sympa se transforme peu à peu en sale con intolérant et sans cœur ; Sammy Bryant, terrassé par un événement dramatique et dont la vie amoureuse part en lambeaux ; Lydia Adams bien sûr mue par un sens aigu de la justice face une hiérarchie idiote et incompétente. Mais le plus beau personnage de toute la série reste sans conteste John Cooper. De sergent instructeur genre militaire, ce gros nounours cache un cœur gros comme ça, charismatique et injonctif avec les fauteurs de troubles ; tendre et doux avec les plus faibles (sa rencontre avec le gamin noir sans famille). Chaque épisode commence invariablement de la même façon : une scène choc qui se présentera dans l’épisode, arrêt sur image et voix-off, bandeau sur l’écran indiquant comment tout a commencé quelques heures auparavant.

Outre son traitement extrêmement réaliste de la dureté de la rue (la série a bénéficié des conseils de vrais flics), « Southland » nous marque par le portrait fort qu’elle donne des problèmes de flics (alcoolisme, addiction aux antidouleurs, …) et souligne sans concessions les diverses « addictions » tout aussi dangereuses, pour leur santé mentale et leur carrière, dans lesquelles se replient plusieurs d’entre eux (Sherman shooté à l’adrénaline, Adams à la vérité, Moretta et son idéalisme, …). Si certains personnages sont mieux écrits que d’autres, « Southland » est une EXCELLENTE série, d’abord pour son réalisme mais surtout pour son humanisme. Et comme dans la vie, tout ne finit pas forcément bien, sans en révéler trop.

Malgré des difficultés de production constantes (NBC annule la série au terme de seulement 6 épisodes, la jugeant « trop crue » avant d’être reprise par la chaîne câblée TNT), « Southland » a su rester globalement cohérente et d’une qualité constante, aucun épisode n’est à jeter. Malheureusement, à ce jour, aucune chaîne francophone « grand public » n’a eu la bonne idée de la diffuser dans son intégralité. C’est fort dommage. On se rattrapera en se la procurant en dvd américain avec des sous-titres français pour Canadiens francophones ( ! il faut posséder un lecteur dézoné pour les lire) ou alors en se rabattant sur l’édition anglaise, sans sous-titres français. Bref, à voir car cela fait réfléchir sur le métier de policier, offrant une vision autre que le sempiternel cliché du « sale flic ».

15:23 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/05/2017

« 13 REASONS WHY » : le suicide en question

13 reasons whySérie dramatique américaine (USA, 2017) créée par Brian Yorkey. Visible sur NETFLIX : 13 épisodes de 45’ à 60’.

Avec Dylan Minnette (Clay Jensen), Katherine Langford (Hannah Baker), Christian Navarro (Tony Padilla), Alisha Boe (Jessica Davis), …

VOIR LE TRAILER OFFICIEL DE « 13 REASONS WHY »

! PAS DE SPOILER, LISEZ SANS CRAINTE

AVIS : Mine de rien, le site web Netflix arrive à créer l’événement à (presque) chaque nouvelle série. Sa politique marketing efficace et très maîtrisée arrive souvent à faire le « buzz ». Parmi les meilleures, on retiendra l’implacable « House of Cards » avec un Kevin Spacey répugnant à souhait et « Bloodline », drame familial d’une noirceur totale. Parmi les passables, la quadrilogie de super-héros Marvel (Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist), inégaux et parfois franchement nuls, prochainement tous réunis dans « The Defenders ». Enfin, des choses étranges, souvent drôles et complètement barrées comme la version télé de « Fargo » (les frères Coen), « Dirk Gently » (un privé loufoque) ou le spinoff de « Breaking Bad » centré sur l’avocat Saul Goodman : « Better Call Saul ».

Parmi toutes les séries de Netflix, « 13 reasons why » fait plutôt figure de curiosité. Adaptée d’après le roman de Jay Asher paru en 2007, elle aborde un sujet résolument tabou : le suicide chez les jeunes. Quoiqu’on en dise, le suicide dérange, renvoyant à notre société le miroir d’un « vivre ensemble » malade, incapable - ou ne voulant pas - changer les maux qu’elle engendre et qui, pour diverses raisons (harcèlement virtuel et réel, inégalités sociales, …) mène à cette tragédie.

A priori, on a l’impression qu’il s’agit d’une série pour les jeunes, genre « Beverly Hills » ou « Newport Beach » et on se dit « Passons notre chemin ». Pourtant, on aurait tort de s’en priver car le pitch a quelque chose d’à la fois très simple et intrigant : Hannah Baker, une jeune fille raconte sur 13 cassettes audio et 13 raisons pourquoi elle a commis l’irréparable. Après sa mort, les cassettes circulent parmi les autres élèves de son école secondaire (un lycée américain de nos jours). Plus particulièrement, ceux qu’elle a côtoyés et qui, pour certains, l’ont mené au suicide. 13 raisons, une par face de cassette, où Hannah dresse le portrait de chaque jeune qui l’a blessée, d’une manière ou d’une autre.

Quand la série démarre, plusieurs ados ont déjà écouté toutes les cassettes et « savent ». Ami plus ou moins proche d’Hannah, « la morte », Clay Jensen n’en revient pas lorsqu’il reçoit ce testament enregistré sous forme sonore. Déjà terrassé par l’annonce de la mort de son amie, le jeune homme doit, malgré lui, écouter ses cassettes. Car Hannah a posé une condition : si les cassettes ne sont pas écoutées par chaque jeune, la vérité sur son suicide éclatera au grand jour et des têtes tomberont. Tony, jeune latino rappelant vaguement George Michael au début de « Wham ! », représente son messager au-delà de la mort et veille à ce que chacun - Clay en particulier - aille jusqu’au bout de l’écoute.

La première chose qui frappe dans « 13 raisons », c’est sa curieuse, pour ne pas dire anachronique, utilisation du passé pour délivrer le message. A l’heure des nouvelles technologies, smartphones et autres raisons sociaux, l’usage de cassettes audio à bande magnétique a un certain parfum suranné. Comme si les années 80 venaient s’immiscer au 21ème siècle. Quand Clay « emprunte » un walkman pour écouter le testament d’Hannah, on s’amuse de le voir utiliser un peu gauchement cette technologie révolue. Au-delà du côté anecdotique, ces anciennes technologies visent avant tout à nous faire comprendre le pourquoi du suicide. A l’époque où tout va vite, écouter et prendre le temps, c’est réfléchir et surtout s’interroger. A travers une narration d’une précision impeccable et marquée par un incessant aller et retour entre le passé et le présent, les scénaristes ont eu une idée visuelle assez fûtée : Clay a un accident de vélo et se blesse au front. Quand il n’a rien à la tête, nous sommes dans le passé quand Hannah vivait encore et quand il a son pansement, nous sommes dans le présent. Simple et efficace.

Ensuite, avec un certain réalisme, la série aborde ouvertement le « bullying » (littéralement : forme de brutalité) ou harcèlement, réel ou virtuel (smartphones, réseaux sociaux). Qui n’a pas été victime de harceleurs à l’école ? Autrefois, cela prenait la forme de brimades orales, voire physiques. Aujourd’hui, cela s’accompagne - en plus - d’une humiliation publique encore plus prononcée quand Internet s’en mêle. Très vite, la personne harcelée devient la risée de tous avec la culpabilité et la honte qui peuvent, pour les cas les plus désespérés, mener à la mort. Au travers d’une série de mésaventures malheureuses, Hannah plonge lentement, inexorablement vers la voie du non-retour à la vie. Pourtant, à un moment, elle le dit : « Je veux donner une chance à la vie, une dernière chance. » Pas de bol…

En parallèle des allers et retours passé/présent, nous suivons tout un groupe de jeunes, allant des geeks intellos aux sportifs bas de plafond et cruels. A priori, on pourrait reprocher un certain côté caricatural dans la manière de dépeindre cette communauté mais l’écriture apporte suffisamment de densité à chaque personnage pour le rendre attachant, pathétique, indifférent ou carrément répugnant. A l’annonce de la mort de leur condisciple, la jeune troupe nous déballe un cortège d’horreurs, comme dans le monde adulte, avec ses lâchetés, ses cruautés, ses égocentrismes, … Ce qui donne lieu à une scène hallucinante où tout un groupe se réunit dans un café pour décider de la suite. Nous assistons, même chez les plus faibles, à un manque patent de dignité et de courage face aux événements. Hormis Clay Jensen qui fait preuve d’une réelle empathie et d’un courage admirable, la série ne laisse pas beaucoup d’espoir à cette jeunesse, tout n’est que noirceur, désillusions et pessimisme. Peu à peu, chacun s’enfonce dans les ténèbres et par moments, la série nous met franchement mal à l’aise par son côté glauque et très sombre.

Aux USA, la série a été mal accueillie par de nombreux parents d’élèves l’accusant d’être dangereuse car elle montre des ados sans ressources, sans aide et n’est « pas adaptée aux spectateurs les plus fragiles » dans ce pays où le suicide représente la deuxième cause de mortalité chez les 15-34 ans. Balayant les critiques, le scénariste Nic Scheff a expliqué de manière intelligente les raisons du suicide dans la série : « Quand il a été question de choisir la représentation du suicide dans 13 Reasons Why, j’ai bien sûr tout de suite pensé à ma propre expérience. Cela m’est apparu comme l’opportunité parfaite pour montrer à quoi ressemble vraiment un suicide — pour détruire le mythe de cette fuite lente et tranquille, et pour amener les spectateurs à se confronter à la réalité qui vous assaille quand vous sautez d’un immeuble en flammes pour vous lancer dans quelque chose de bien, bien pire. »

D’autres critiques ont porté sur la personnalité d’Hannah, la qualifiant de « drama queen », incapable de supporter les frustrations de la vie et accumulant les expériences malheureuses (là, on pourra reprocher à la série de forcer le trait en accablant la jeune femme d’une poisse impossible). Pour ma part, je trouve assez hypocrite que des esprits bien-pensants s’en prennent à une série qui aborde un vrai phénomène dérangeant, surtout dans une société où la violence sociale et les inégalités sont les plus criantes. Car, oui, dans certaines familles, on ne se parle pas et cela peut aussi conduire au pire, même si on n’est pas spécialement harcelé à l’école. En tous cas, « 13 reasons why » s’est fait remarquer puisque c’est la série télévisée la plus tweetée de 2017 avec 11 millions de tweets.

Enfin, si toute la série ne livre pas ses secrets, elle se révèle très intéressante par sa manière frontale d’aborder le suicide, d’oser montrer et surtout décortiquer un sujet délicat, sans détours. Si nous, européens, pourrions critiquer sa vision très américaine (les footeux, les nerds, les pompom girls), la question du suicide reste universelle et transcende les cultures. A ce titre, « 13 reasons why » mérite certainement d’être vue et débattue, dans toutes les couches sociales et pas seulement entre enseignants et élèves, parents et enfants.

18:46 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |