26/12/2010

LE RICHE ET LE PAUVRE : belle chronique sociale sur les Etats-Unis d’après-guerre

Titre original : “RICH MAN, POOR MAN”, d’après le roman d’Irwin Shaw.

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USA – 1976 (Saison 1 – Livre 1 : 12 épisodes de 45 minutes). Avec Peter Strauss (Rudy Jordache), Nick Nolte (Tom Jordache), Susan Blakely (Julie Prescott), Edward Asner (Axel Jordache), Dorothy McGuire (Mary ordache), Robert Reed (Teddy Boyland), Bill Bixby (Willie Abbott), Talia Shire (Teresa Santoro), Ray Milland (Duncan Calderwood), Kim Darby (Virginia Calderwood), Herbert Jefferson, Jr. (Roy Dwyer), William Smith (Falconetti), ... Musique : Alex North. Production : Harve Bennett. Diffusé de 1977 à 1979 sur TF1. Sortie en dvd à la vente en novembre 2010. Photo : copyright : www.imdb.com

SCENARIO : L’histoire débute peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945 et s’étend sur près de vingt ans, jusqu’en 1965. Tom et Rudy Jordache sont frères et vivent chez leurs parents. Axel, le père, tient une boulangerie. Alcoolique, violent, autoritaire ; le courant ne passe pas avec Tom. Ce dernier traîne en rue, provoque des bagarres et s’attire des ennuis à l’école en se mettant à dos ses professeurs. A contrario, Rudy est le modèle de fils idéal : propre sur lui, studieux, travailleur et surtout, animé d’une ambition dévorante. A la suite d’une ultime altercation avec son père, Tom quitte le nid familial et part sur les routes, à la recherche d’une vie meilleure. De son côté, Rudy accumule les succès dans le monde des affaires et décide par après de se lancer dans une carrière politique. Deux vies, deux destins que tout oppose et pourtant, un lien indéfectible unit les deux frères Jordache…

COMMENTAIRE : « Le riche et le pauvre » n’est pas vraiment une série au sens propre du terme mais bien ce qu’il est convenu d’appeler une mini-série. Un peu comme « Racines » ou « Le Nord et le Sud ». Il s’agit de l’adaptation de deux romans d’Irwin Shaw. Ici, la saison 1 - qui compte 12 épisodes – retrace les péripéties des frères Jordache, chaque épisode correspondant à un chapitre. La saison 2, annoncée pour 2011, poursuit et conclut l’histoire où cette fois-ci, le récit se centre plus sur Rudy et ses relations avec son beau-fils Billy Abbott et son neveu Wesley, le fils de Tom. Avec en toile de fond l’ombre toujours menaçante de Falconetti, le méchant de l’histoire et une bataille politique qui oppose Rudy Jordache à l’infâme Charles Estep.

Lors de sa diffusion en 1977, « Le riche et le pauvre » aura marqué les esprits. Qui ne se souvient de Tom parti sur les routes ? Qui a oublié l’histoire d’amour impossible entre Rudy et Julie ? Sans compter Falconetti, salaud mémorable avec qui Tom aura maille à partir… Néanmoins, c’est avec un peu d’appréhension que je me suis décidé à acheter le coffret de la saison 1 qui vient de sortir en cette fin d’année 2010. En effet, on pouvait craindre d’entamer une seconde vision d’une « vieille » série qui m’avait bouleversé (j’avais 8 ans quand je l’ai vue en 1977 sur un vieux poste télé noir et blanc) et que forcément, une fois devenu adulte, on pourrait trouver kitsch, voire désuète.

Et là, surprise ! Non seulement, la série a bien vieilli mais en plus, elle se bonifie avec le temps. Bénéficiant d’une édition restaurée comme l’indique la jaquette, on se rend compte à quel point « Le riche et le pauvre » a été soigné, tant dans sa structure dramatique qu’au niveau des moyens techniques mis en œuvre pour l’époque. Le producteur Harve Bennett (« L’homme qui valait 3 milliards », « Super Jaimie », …) n’a pas lésiné sur les moyens, tant dans le soin apporté à la narration, à la conception des costumes et au casting prestigieux réunissant de nombreuses vedettes, confirmées ou à venir (lire plus loin sous le titre : En coulisses).

La force du récit tient précisément dans la qualité de l’écriture des personnages. A ce niveau, le scénariste Dean Riesner a réalisé un travail remarquable en dans l’adaptation du roman d’Irwin Shaw. Le tout paraît crédible, précisément parce que les situations s’enchaînent de façon chronologique et structurée, sans être ennuyeuses ou irréalistes. Et surtout, c’est l’ancrage dans le réel qui donne toute sa saveur à cette saga familiale. Petites villes de province, stations essence, ports de pêche, magasins de vêtements, … ; tous ces lieux donnent une véritable profondeur à ce qui arrive aux frères Jordache, ils sont un troisième « personnage » principal à part entière.

Malheureusement, ces lieux sont reproduits dans de piètres décors. Il s’agit des rues censées représenter New York et situées dans les studios Universal à Los Angeles. Si vous regardez des épisodes de « L’homme qui valait 3 milliards » et de « L’incroyable Hulk », vous reconnaîtrez les mêmes décors qui font un peu carton pâte et surtout très studio. A part cela, l’image se révèle de toute beauté et la réalisation se met au service des personnages dans une forme certes classique mais efficace. Et surtout, quel bonheur de voir des personnages vivre leur vie et évoluer, au fil des années. Comme dans la vraie vie.

Autre grande qualité, le caractère attachant des personnages pour qui on se prend d’affection. On retiendra particulièrement le personnage de Tom Jordache : Nick Nolte livre une prestation étonnante. Habitant littéralement son personnage situé à mi-chemin entre le chat sauvage et le gros nounours qui rappelle par moments un jeune Gérard Depardieu, Nolte se révèle tout simplement prodigieux. Pas gâté par la vie, il essaye de s’en sortir avec ce que la nature lui a légué, sa débrouillardise et ses poings.

Quelque part, dans l’approche du personnage de Tom, la série se rapproche du « Fugitif ». Tom erre sur les routes, essaye de trouver un sens à sa vie et malgré tous ses efforts, se retrouve dans des galères sentimentales et surtout, des ennuis pas possibles. Il erre et fait de son mieux dans cette « saleté de vie » comme il le dit au début de la série. Reprenant le thème de l’errance, « Le riche et le pauvre » se pose en digne successeur du « Fugitif » et de « L’immortel », annonçant d’autres séries à venir sur le même thème (L’incroyable Hulk, L’homme de nulle part, Le rebelle, Two, …).

En parallèle, le parcours de Rudy n’est pas dénué d’intérêt. Si tout lui réussit sur plan professionnel (excellent businessman et politicien), côté sentimental, c’est plutôt galère. Assez naïf dans ses relations avec les femmes durant ses jeunes années, il vit sa relation avec Julie Prescott de façon compliquée et chaotique. Des années plus tard, lorsqu’il la retrouve, on le sent tiraillé par l’amertume et la tristesse des années de jeunesse « perdues ». Malgré tous ses efforts pour se rapprocher de Julie, Rudy sent que les choses ne fonctionnent pas comme il l’aurait voulu.

Malgré sa belle gueule et ses manières de dandy, Rudy ressent des choses et se révèle d’une grande sensibilité. Peter Strauss lui apporte une dimension attachante et poignante même si la balance penche plus vers Tom, au niveau de l’identification en tant que spectateur (pour ma part, je précise). Cela dit, on apprécie Rudy pour sa droiture morale et sa volonté d’œuvrer pour un mieux. Même si comme Tom, il connaît des accès de colère incontrôlables, notamment avec Julie et lors d’une altercation particulièrement violente avec de jeunes journalistes. Ici aussi, soulignons le mérite du « riche et le pauvre », d’avoir osé, pour l’époque, montrer des personnages dans leurs bons comme dans leurs mauvais côtés.

Enfin, l’évolution des personnages se marque par leur transformation physique à l’écran. On passe de têtes de gamins à celles d’adultes, particulièrement chez Tom, plus massif, et d’âge mûr avec tempes grisonnantes pour Rudy. Mention spéciale au travail des maquilleurs, un peu comme si la série avait été tournée sur plusieurs années pour un récit qui s’étale, rappelons-le, sur 20 ans (1945 à 1965).

Par contre, le public féminin risque de grincer des dents en voyant la représentation qui est donnée du beau sexe : indécise et alcoolique (Julie), dépassée et intrigante (maman Jordache), obsédée par l’argent, les beaux vêtements et qui finira prostituée (Teresa, incarnée par Talia Shire, peu de temps avant de devenir Adrian, la femme de « Rocky », dans un rôle ici aux antipodes), petite fille riche souffrant de problèmes relevant de l’ordre de la psychiatrie (Virginia Calderwood), …

Seule Kate (l’actrice Kay Lenz, toute jeune et vue en 1973 dans « Breezy » de Clint Eastwood) montre des élans de tendresse et une grande stabilité sentimentale, qualités qui semblent faire défaut à la majeure partie des femmes décrites plus haut. Aux côtés de Tom et Rudy, Julie joue le troisième personnage principal mais son instabilité nous la rend peu sympathique, voire irritante et décidément bien compliquée. On ne peut que regretter le côté stéréotypé du portrait fait de la plupart des femmes dans « Le riche et le pauvre », plus souvent montrées comme faire-valoir et surtout intelligentes.

Enfin, concluons par l’éternelle lutte du bien contre le mal, indispensable à toute bonne histoire qui se respecte. A cet égard, « Le riche et le pauvre » nous fait rencontrer un des plus infâmes salauds de l’histoire de la télé avec le personnage de Falconetti, campé par l’inquiétant William Smith. Massif et incarnant la brute par excellence, on l’a vu la plupart du temps dans des rôles d’affreux de service – il faut dire qu’il a la gueule de l’emploi – dans quantité de séries des années 70 comme « Les rues de San Francisco », « L’âge de cristal », « La planète des singes », ….

Ce qu’il y a de fascinant dans ce « vilain », c’est le mal à l’état pur qu’il incarne. En soi, ce personnage préfigure les Tony Soprano, Vic Mackey (The Shield) et autres Dexter qui ont déferlé ces dernières années sur nos petits écrans. A la différence près que le personnage de Falconetti  a été écrit de façon plus unidimensionnelle. Sans doute est-ce dû à la manière de faire de la télé de l’époque où les différences entre bien et mal étaient nettement plus marquées et les repères de la société moins flous et poreux qu’actuellement.

Il semble difficile de lui trouver des excuses au contraire de ses cadets télévisuels, plus animés par des tourments intérieurs et des remords. Obsédé par Tom, Falconetti cherche la vengeance à tout prix et incarne le ressort dramatique qui permettra de rebondir vers une saison 2 plus convenue quoiqu’intéressante. Mais chut ! N’en disons pas plus afin de ne pas déflorer la conclusion de l’intrigue. Disons simplement que la fin vous surprendra.

Bref, cette série vaut absolument le détour, un must à voir et à revoir en solo ou en famille. A l’époque, elle fut récompensée par 4 Emmy Award (les oscars de la télé) et 4 Golden Globes (oscars décernés par la presse étangère à Hollywood), preuves de sa qualité. Incontestablement, une série qui aura marqué de son empreinte l’histoire de la télé américaine des années 70, au même titre que « Kung Fu », « Columbo », « Kojak », « Les rues de San Francisco », « L’homme qui valait 3 milliards », « Super Jaimie » et bien d’autres.

EN COULISSES :

Pour les fans de cinéma et de séries, « Le riche et le pauvre » aligne une quantité impressionnante de vedettes confirmées ou en devenir. Retenons les principales : 

Bill Bixby qui incarne Willie Abbott, le militaire alcoolo et infidèle, père de l’enfant de Julie Prescott, qui avait déjà gagné ses galons de vedette dans la série « Le magicien » avant de confirmer son statut de star dans le rôle de l’inoubliable Docteur David Banner dans « L’incroyable Hulk » ;

Talia Shire (future Adrian Balboa, la femme de « Rocky » Stallone) dans le rôle de Teresa, gamine paumée et hystérique qui donnera un enfant à Tom, après l’avoir accusé de viol) ;

Kim Darby qui joue ici Virginia Calderwood, petite fille riche amoureuse de Rudy, connue du grand public pour son rôle de gamine débrouillarde face aux vieux cowboy à qui on ne la fait pas dans « Cent dollars pour un shérif » (western de 1968 avec John Wayne) ;

Ray Milland (Duncan Calderwood, vieux millionnaire qui aide Rudy à se lancer), vu dans des films d’Alfred Hitchcock et dans « Columbo » ;

Dick Sargent, le mari Jean-Pierre de la sitcom « Ma sorcière bien aimée » ;

 Herbert Jefferson, Jr. (Roy Dwyer, le copain docker de Tom), sympathique black vu dans « Galactica » et « Les rues de San Francisco ».

       Curieusement, la réalité a plutôt inversé les rôles par rapport à la fiction où Rudy est présenté comme le « gagnant » (quoique…) et Tom, le « perdant ». En effet, c’est Nick Nolte (Tom) qui a fait une belle carrière au cinéma (« 48 heures », « La ligne rouge », « Jefferson à Paris », « Q & A », « Hulk », « Tonnerre sous les tropiques », …).

        Au contraire de Peter Strauss (Rudy), relégué à des rôles peu mémorables après la fin de « Le riche et le pauvre », essentiellement dans des miniséries comme « Masada » et des séries policières dont parmi les plus connues, « New York Police judiciaire » et « New York Unité spéciale », vedette invitée le temps d’un épisode. Récemment, il a incarné le père de Peter Krause (Nick George) dans plusieurs épisodes de « Dirty sexy money » (2007 – 2009), série annulée au terme de deux saisons.

       Même chose pour Susan Blakely (Julie) dont on n’entendra guère plus parler par la suite dans nos contrées, ayant poursuivi sa carrière dans quantité de téléfilms inédits en Europe et multipliant les apparitions dans quelques séries télé populaires comme « Hôtel », « La croisière s’amuse », « La loi est la loi », « Walker, Texas ranger », « Arabesque » et plus récemment, « Cold case », « Nip/Tuck », « Mon oncle Charlie », « Brothers & sisters », …

       Enfin, pour les amateurs de reconnaissance de comédiens qui prêtent avec talent leur voix aux acteurs américains en matière de postsynchronisation, les oreilles les plus averties auront reconnu la voix de Nick Nolte : Pierre Arditi ! Et oui, avant de devenir la vedette que l’on sait, le beau Pierre a prêté sa voix à de nombreux acteurs américains dans des séries marquantes des années 70. Citons notamment Jeff Goldblum (Lionel Whitney) dans « Timide et sans complexe » ; Gregory Harrison (Logan) dans « L’âge de cristal » ; Erik Estrada (Ponch) dans « Chips » pour les premières saisons, après le doublage a été réalisé au Québec ; Patrick Duffy (Mark Harris, l’homme-poisson au slip de bain jaune) dans « L’homme de l’Atlantide ».  Au cinéma : Tommy Lee Jones dans « Les yeux de Laura Mars », et bien d’autres encore.


Voir un extrait - sur "You Tube" de « Le riche et le pauvre » où Tom Jordache se bat avec Falconetti, moment inoubliable de la mini-série :

"LE RICHE ET LE PAUVRE" (USA, 1976)

 

 

 

19:08 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |