29/09/2013

« BOSS » : la politique américaine a perdu ses illusions…

BOSS

USA - 2011 / 2012. Série créée par Farhad Safinia.

Saison 1 (8 épisodes en couleurs) et saison 2 (10 épisodes en couleurs), disponibles en dvd et Blu-Ray à la vente.

Avec Kelsey Grammer (Maire Tom Kane), Connie Nielsen (Meredith Kane), Kathleen Robertson (Kitty O’Neill), Hannah Ware (Emma Kane), Jeff Hephner (Ben Zajac), Troy Garrity (Sam Miller), Martin Donovan (Ezra Stone), Nicole Forester (Maggie Zajac), James Vincent Meredith (Alderman Ross), …

Photo : Copyright : www.amazon.fr –  Metropolitan – Starz original

REGARDEZ UN MINI REPORTAGE SUR LA SASION 1 DE "BOSS"

SCENARIO : depuis vingt ans, le maire Tom Kane règne en maître sur la ville de Chicago. Intransigeant, charismatique, malin ; Kane contrôle l’opposition comme il l’entend et étouffe les scandales. Hélas pour lui, son médecin lui apprend qu’il est attient d’une démence à corps de Lewy. A terme, il ne pourra plus contrôler son corps, ses pensées et pire, ne pourrait même plus s’en souvenir. Acharné à garder le pouvoir, Kane se lance à corps perdu dans une lutte où il jouera son va-tout…

Boss season 2

Photo : Copyright : www.amazon.fr –  Metropolitan – Starz original

AVIS : cela fait quelques années que la télé fait les yeux doux aux cinéastes, que ce soit Martin Scorsese (Boardwalk Empire), Michael Mann (Luck, un ratage), Gus Van Sant (Boss) ou encore David Fincher (House of cards, 1ère série diffusée sur Internet et qui plonge aussi, comme “Boss”, dans les coulisses du pouvoir). Sans oublier les séries de Steven Spielberg depuis plus de vingt ans, de qualité inégale (Terra nova, Seaquest DSV, Urgences, Falling skies, …).

Rappelons que depuis une quinzaine d’années, la télé américaine et mondiale s’intéresse au pouvoir et à sa représentation : « West Wing » (A la Maison Blanche), la nordique « Borgen » dont le succès est incontestable, « House of cards », « Boss », … sans compter les innombrables films centrés sur la figure du Président des Etats-Unis avec des acteurs aussi différents que Michael Douglas, Jeff Bridges, Kevin Kline, Jamie Foxx, … et le premier Président noir, annonçant Obama, en la personne de David Palmer (la série d’action « 24 heures chrono »).

Si les critiques ont beaucoup parlé de « House of cards » où l’excellent Kevin Spacey incarne un très perfide candidat à la vice-présidence américaine, ils ont en revanche oublié « Boss ». Véritable ovni télévisuel, « Boss », ne correspond à rien de vu jusqu’alors. Diffusée sur Starz Original (la chaîne qui passe le nauséabond « Spartacus »), « Boss » n’a pas connu le succès et n’aura duré que 18 épisodes mais quels épisodes ! Son propos dérangeant sur l’état des grandes villes américaines et sa vision sans concessions de la politique américaine locale n’y sont sans doute pas étrangers…

Ce qu’il y a de formidable dans « Boss », c’est que quasiment aucun personnage n’est attachant ou sympathique. Et pourtant, on rentre peu à peu dans l’esprit de chacun et de sa psychologie avec beaucoup de nuances et de subtilité. Comme JR dans « Dallas », Kane, c’est le « personnage que vous adorerez haïr ». Mais Kane est beaucoup plus que cela : à la fois salaud magnifique, carrément pathétique et surtout requin sans pitié ; on ne la lui fait pas.

Cela ne doit pas être un hasard que le créateur de la série ait appelé son héros Kane, rappelant par là le mogul de la presse, incarné par Orson Welles en 1940 dans « Citizen Kane », chef-d’œuvre du 7ème art. Tout comme son modèle cinématographique, le Kane de la petite lucarne partage le même goût du pouvoir et surtout le pouvoir de faire pression sur les gens qu’il considère comme inférieurs. Quant à ses adversaires, il n’en fait qu’une bouchée, aussi expérimentés et aguerris aux coups bas soient-ils.

Le langage filmique de « Boss » évoque cette fièvre du pouvoir en filmant les visages et les corps au plus près, avec leurs angoisses, leurs peurs, leurs colères, leurs excitations sexuelles (des petites culottes qui tombent par terre, il y en a… Prudes, s’abstenir). Plus loin, sur le plan historique, Kane illustre bien cette lignée d’hommes de pouvoir qui ont élevé les grandes villes des Etats-Unis au-delà des luttes de pionniers et de la conquête de l’Ouest. A plusieurs reprises, le maire fait d’ailleurs référence à ses illustres prédécesseurs.

Dans « Boss », ce qui dérange et fascine à la fois, c’est sa peinture sans concessions d’un monde cynique et désabusé, où tout est calculé, où tout le monde est manipulable, où tout peut basculer en un instant… Kane est prêt à tout pour conserver le pouvoir, y compris le mensonge (surtout) et l’assassinat ! Les scénaristes ont pris soin, par petites bribes subtiles, de montrer l’évolution de Kane tout au long de sa carrière. Martyrisé par son beau-père qui avait le pouvoir sur Chicago, marié à une femme aussi chaleureuse qu’un réfrigérateur ; c’est un homme parti de rien et qui, enfin arrivé au pouvoir, ne peut plus faire machine arrière, à force de compromissions et d’intrigues.

Pas question de lâcher le pouvoir même quand son esprit déraille : à cet égard, les scènes où Kane se demande s’il rêve ou si ce qu’il voit a bien lieu sont totalement hallucinantes. Quels qu’ils soient, tous les proches de Kane en font les frais : sa femme, sa fille (et de quelle manière infâme), sa conseillère en communication Kitty, son poulain Zajac, … 

Durant ces 18 épisodes palpitants, parfaitement écrits, joués et filmés ; « Boss » distille son fiel sur l’état de la politique locale américaine et personne n’est épargné : les adversaires politiques, qu’ils soient gouverneurs ou candidats à ce poste, les conseillers en communication, les classes défavorisées des cités sociales, les politiciens noirs aux vues électoralistes, les journalistes avides de scoops, les patrons de presse trop proches des hommes de pouvoir, les procureurs et la justice, …

Scandales, sexe, manipulations, intrigues, secrets, trahisons, … ; la série révèle, au vitriol, toutes les turpitudes du pouvoir. Beurk. Du côté de la direction de la photographie, le magnifique travail sur la lumière illustre aussi bien les succès des protagonistes dans des scènes gorgées de soleil tandis que l’obscurité de la nuit souligne le côté sombre du destin qui les attend. Une vision en Blu-Ray s’impose.

Complètement habité par son personnage de maire zinzin, Kelsey Grammer (la sitcom « Frasier », spinoff de « Cheers » et producteur de la série « Medium ») livre une prestation éblouissante et vraiment subtile. Passer en un bref instant de la détresse à la trahison, c’est du grand art. Soutenu par de formidables seconds rôles, le personnage et sa perfidie prennent tout leur sens dans des scènes haletantes, littéralement suffocantes, qui vous prennent à la gorge et aux tripes. Loin de lui « servir la soupe », les personnages qui gravitent autour de Kane ont chacun leur histoire et leurs failles : malsaine pour Meredith Kane, paumée pour Emma Kane, paternaliste pour Kitty, culpabilisé pour Zajac, pathétique pour le journaliste Sam Miller, …

Tous ces personnages prennent vie de manière très cohérente et illustrent à l’envi un univers particulièrement effrayant. On ose imaginer que la fiction n’est pas si éloignée que cela de la réalité, avec ses coups bas, ses trahisons, ses mensonges avec beaucoup d’applomb. Si on devait trouver un message à « Boss », cela pourrait être : « Vous voulez le pouvoir ? Vous êtes prêt à tout pour le garder ? Accrochez-vous ! Pas de quartier car il n’y aura pas de prisonniers ! » Effroyable.

Sur le plan de la critique sociale, il y a un peu de « The Wire » (Sur écoute) dans « Boss », notamment dans sa description des dealers de drogue et des laissés pour compte même si cela peut paraître quelque peu léger par rapport à la magistrale série de David Simon. On pourrait aussi reprocher le portrait parfois sans nuances des femmes, passant de la salope vénéneuse (la femme de Kane) à la nymphomane qui se transforme en petite fille à papa (Kitty) ou encore la fille de Kane, paumée et victime. Pourtant, elles sont bien plus que des clichés. Grâce à l’excellent travail d’écriture.

La communauté noire n’est pas en reste avec le sinistre conseiller municipal Ross, prêt à s’acoquiner avec des mafieux et des dealers du ghetto black de Chicago. Les personnages un tant soi peu « clean » sont Mona Fredericks, éphémère conseillère noire de Tom Kane et le journaliste Sam Miller, prêt à tout pour révéler la vérité, quitte à se brûler les ailes. Très superficiellement, la série apporte encore sa vision des relations ténues qui lient presse et politique. En gros, on comprend que cela ne pourra que mal se terminer.

En tant que spectateur, on est malmené, horrifié, choqué, étonné, … ; bref, on en ressort de « Boss » en étant tout sauf indemne. Rien que pour cela (et on n’est pas maso !), « Boss » mérite une deuxième vision pour en comprendre encore mieux le sous-texte. Ces 18 épisodes (qui se terminent de façon acceptable) sont appelés à faire de « Boss » une série culte. Assurément.

14:58 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |