07/05/2017

« 13 REASONS WHY » : le suicide en question

13 reasons whySérie dramatique américaine (USA, 2017) créée par Brian Yorkey. Visible sur NETFLIX : 13 épisodes de 45’ à 60’.

Avec Dylan Minnette (Clay Jensen), Katherine Langford (Hannah Baker), Christian Navarro (Tony Padilla), Alisha Boe (Jessica Davis), …

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AVIS : Mine de rien, le site web Netflix arrive à créer l’événement à (presque) chaque nouvelle série. Sa politique marketing efficace et très maîtrisée arrive souvent à faire le « buzz ». Parmi les meilleures, on retiendra l’implacable « House of Cards » avec un Kevin Spacey répugnant à souhait et « Bloodline », drame familial d’une noirceur totale. Parmi les passables, la quadrilogie de super-héros Marvel (Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist), inégaux et parfois franchement nuls, prochainement tous réunis dans « The Defenders ». Enfin, des choses étranges, souvent drôles et complètement barrées comme la version télé de « Fargo » (les frères Coen), « Dirk Gently » (un privé loufoque) ou le spinoff de « Breaking Bad » centré sur l’avocat Saul Goodman : « Better Call Saul ».

Parmi toutes les séries de Netflix, « 13 reasons why » fait plutôt figure de curiosité. Adaptée d’après le roman de Jay Asher paru en 2007, elle aborde un sujet résolument tabou : le suicide chez les jeunes. Quoiqu’on en dise, le suicide dérange, renvoyant à notre société le miroir d’un « vivre ensemble » malade, incapable - ou ne voulant pas - changer les maux qu’elle engendre et qui, pour diverses raisons (harcèlement virtuel et réel, inégalités sociales, …) mène à cette tragédie.

A priori, on a l’impression qu’il s’agit d’une série pour les jeunes, genre « Beverly Hills » ou « Newport Beach » et on se dit « Passons notre chemin ». Pourtant, on aurait tort de s’en priver car le pitch a quelque chose d’à la fois très simple et intrigant : Hannah Baker, une jeune fille raconte sur 13 cassettes audio et 13 raisons pourquoi elle a commis l’irréparable. Après sa mort, les cassettes circulent parmi les autres élèves de son école secondaire (un lycée américain de nos jours). Plus particulièrement, ceux qu’elle a côtoyés et qui, pour certains, l’ont mené au suicide. 13 raisons, une par face de cassette, où Hannah dresse le portrait de chaque jeune qui l’a blessée, d’une manière ou d’une autre.

Quand la série démarre, plusieurs ados ont déjà écouté toutes les cassettes et « savent ». Ami plus ou moins proche d’Hannah, « la morte », Clay Jensen n’en revient pas lorsqu’il reçoit ce testament enregistré sous forme sonore. Déjà terrassé par l’annonce de la mort de son amie, le jeune homme doit, malgré lui, écouter ses cassettes. Car Hannah a posé une condition : si les cassettes ne sont pas écoutées par chaque jeune, la vérité sur son suicide éclatera au grand jour et des têtes tomberont. Tony, jeune latino rappelant vaguement George Michael au début de « Wham ! », représente son messager au-delà de la mort et veille à ce que chacun - Clay en particulier - aille jusqu’au bout de l’écoute.

La première chose qui frappe dans « 13 raisons », c’est sa curieuse, pour ne pas dire anachronique, utilisation du passé pour délivrer le message. A l’heure des nouvelles technologies, smartphones et autres raisons sociaux, l’usage de cassettes audio à bande magnétique a un certain parfum suranné. Comme si les années 80 venaient s’immiscer au 21ème siècle. Quand Clay « emprunte » un walkman pour écouter le testament d’Hannah, on s’amuse de le voir utiliser un peu gauchement cette technologie révolue. Au-delà du côté anecdotique, ces anciennes technologies visent avant tout à nous faire comprendre le pourquoi du suicide. A l’époque où tout va vite, écouter et prendre le temps, c’est réfléchir et surtout s’interroger. A travers une narration d’une précision impeccable et marquée par un incessant aller et retour entre le passé et le présent, les scénaristes ont eu une idée visuelle assez fûtée : Clay a un accident de vélo et se blesse au front. Quand il n’a rien à la tête, nous sommes dans le passé quand Hannah vivait encore et quand il a son pansement, nous sommes dans le présent. Simple et efficace.

Ensuite, avec un certain réalisme, la série aborde ouvertement le « bullying » (littéralement : forme de brutalité) ou harcèlement, réel ou virtuel (smartphones, réseaux sociaux). Qui n’a pas été victime de harceleurs à l’école ? Autrefois, cela prenait la forme de brimades orales, voire physiques. Aujourd’hui, cela s’accompagne - en plus - d’une humiliation publique encore plus prononcée quand Internet s’en mêle. Très vite, la personne harcelée devient la risée de tous avec la culpabilité et la honte qui peuvent, pour les cas les plus désespérés, mener à la mort. Au travers d’une série de mésaventures malheureuses, Hannah plonge lentement, inexorablement vers la voie du non-retour à la vie. Pourtant, à un moment, elle le dit : « Je veux donner une chance à la vie, une dernière chance. » Pas de bol…

En parallèle des allers et retours passé/présent, nous suivons tout un groupe de jeunes, allant des geeks intellos aux sportifs bas de plafond et cruels. A priori, on pourrait reprocher un certain côté caricatural dans la manière de dépeindre cette communauté mais l’écriture apporte suffisamment de densité à chaque personnage pour le rendre attachant, pathétique, indifférent ou carrément répugnant. A l’annonce de la mort de leur condisciple, la jeune troupe nous déballe un cortège d’horreurs, comme dans le monde adulte, avec ses lâchetés, ses cruautés, ses égocentrismes, … Ce qui donne lieu à une scène hallucinante où tout un groupe se réunit dans un café pour décider de la suite. Nous assistons, même chez les plus faibles, à un manque patent de dignité et de courage face aux événements. Hormis Clay Jensen qui fait preuve d’une réelle empathie et d’un courage admirable, la série ne laisse pas beaucoup d’espoir à cette jeunesse, tout n’est que noirceur, désillusions et pessimisme. Peu à peu, chacun s’enfonce dans les ténèbres et par moments, la série nous met franchement mal à l’aise par son côté glauque et très sombre.

Aux USA, la série a été mal accueillie par de nombreux parents d’élèves l’accusant d’être dangereuse car elle montre des ados sans ressources, sans aide et n’est « pas adaptée aux spectateurs les plus fragiles » dans ce pays où le suicide représente la deuxième cause de mortalité chez les 15-34 ans. Balayant les critiques, le scénariste Nic Scheff a expliqué de manière intelligente les raisons du suicide dans la série : « Quand il a été question de choisir la représentation du suicide dans 13 Reasons Why, j’ai bien sûr tout de suite pensé à ma propre expérience. Cela m’est apparu comme l’opportunité parfaite pour montrer à quoi ressemble vraiment un suicide — pour détruire le mythe de cette fuite lente et tranquille, et pour amener les spectateurs à se confronter à la réalité qui vous assaille quand vous sautez d’un immeuble en flammes pour vous lancer dans quelque chose de bien, bien pire. »

D’autres critiques ont porté sur la personnalité d’Hannah, la qualifiant de « drama queen », incapable de supporter les frustrations de la vie et accumulant les expériences malheureuses (là, on pourra reprocher à la série de forcer le trait en accablant la jeune femme d’une poisse impossible). Pour ma part, je trouve assez hypocrite que des esprits bien-pensants s’en prennent à une série qui aborde un vrai phénomène dérangeant, surtout dans une société où la violence sociale et les inégalités sont les plus criantes. Car, oui, dans certaines familles, on ne se parle pas et cela peut aussi conduire au pire, même si on n’est pas spécialement harcelé à l’école. En tous cas, « 13 reasons why » s’est fait remarquer puisque c’est la série télévisée la plus tweetée de 2017 avec 11 millions de tweets.

Enfin, si toute la série ne livre pas ses secrets, elle se révèle très intéressante par sa manière frontale d’aborder le suicide, d’oser montrer et surtout décortiquer un sujet délicat, sans détours. Si nous, européens, pourrions critiquer sa vision très américaine (les footeux, les nerds, les pompom girls), la question du suicide reste universelle et transcende les cultures. A ce titre, « 13 reasons why » mérite certainement d’être vue et débattue, dans toutes les couches sociales et pas seulement entre enseignants et élèves, parents et enfants.

18:46 Écrit par Manu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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